Ces décideurs qui changent le monde, ou quand la réussite devient un levier pour le bien commun

Éléonore de Lacharrière et Marc Ladreit de Lacharrière, fille et père, lors d’un événement de la Fondation Culture & Diversité.

Dans un monde où les crises sociales, environnementales et culturelles se superposent, un vent nouveau souffle sur les sphères dirigeantes. Longtemps cantonné à la performance financière et aux tableaux de résultats, le rôle du décideur évolue. Ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à faire de leur réussite un levier d’action pour transformer la société. En France comme ailleurs, une nouvelle génération de dirigeants redéfinit l’impact en entreprise, au croisement de l’engagement philanthropique, du mécénat culturel et de la responsabilité territoriale. Ce mouvement, d’abord discret, prend de l’ampleur. Et change la donne. Décryptage !

Un élan philanthropique qui gagne du terrain

Le constat est sans appel : la philanthropie s’installe durablement dans le paysage français. Selon l’Observatoire de la Fondation de France, plus de 5 300 fondations et fonds de dotation étaient recensés en 2022, pour un poids économique dépassant les 40 milliards d’euros. Si les particuliers restent à l’origine de la majorité de ces structures, les entreprises prennent une place croissante dans ce secteur. Mieux, elles y redéploient leur puissance d’action sous des formes variées, qu’il s’agisse de dons financiers, de mécénat de compétences, ou de co-construction de projets territoriaux avec d’autres acteurs économiques.

Derrière cette dynamique se dessine une conviction partagée, à savoir que les entreprises peuvent – et doivent – jouer un rôle actif dans la société. « Il ne s’agit plus seulement d’aider, mais de construire des réponses systémiques », affirme un dirigeant d’un grand groupe de l’énergie engagé dans des projets éducatifs au Sahel. Cette vision proactive du rôle du décideur marque une rupture. Elle correspond à une époque où les attentes des citoyens vis-à-vis des acteurs économiques se sont radicalement transformées.

L’action sociale et territoriale, piliers d’une philanthropie renouvelée

Le domaine d’intervention privilégié des entreprises engagées reste l’action sociale. Un quart des dépenses philanthropiques y sont consacrées. Mais d’autres secteurs comme la culture, l’éducation, la santé et, plus récemment, l’environnement, montent en puissance. Ces évolutions ne doivent rien au hasard : elles répondent aux grandes fractures de notre temps. L’alerte climatique, les inégalités scolaires, les zones rurales oubliées des politiques publiques, forment un terreau dans lequel les fondations d’entreprises tentent d’agir concrètement.

À cela s’ajoute une dimension de plus en plus territoriale. Plus de la moitié des fondations mènent des actions à l’échelle départementale. Car la proximité devient un critère clé d’efficacité. Il ne s’agit plus d’arroser large, mais d’agir au plus près du terrain. Cette logique de ciblage permet un suivi des impacts, et surtout une meilleure résonance auprès des bénéficiaires. Les décideurs qui s’engagent dans cette voie ne sont plus perçus comme des bienfaiteurs distants, mais comme des partenaires impliqués. Et cela change tout.

La culture comme vecteur de transformation

Longtemps considérée comme un domaine annexe de la philanthropie, la culture revient au centre des stratégies de mécénat. Elle est aujourd’hui perçue comme un levier puissant de cohésion sociale et de démocratisation. À ce titre, l’exemple de la Fondation Culture & Diversité, fondée en 2006 par Marc Ladreit de Lacharrière, fait figure de modèle. Son ambition : rendre les filières culturelles accessibles aux jeunes issus de milieux modestes.

Depuis sa création, plus de 23 000 jeunes ont été accompagnés, avec des taux d’admission aux grandes écoles culturelles largement supérieurs à la moyenne. Ce travail de fond, reconnu par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, s’appuie sur des partenariats étroits avec des établissements comme l’École du Louvre ou la Fémis, et sur une méthode de suivi personnalisée. Marc Ladreit de Lacharrière résume ainsi sa vision du mécénat : « Le succès de la fondation s’explique par sa mission, qui répond à des besoins criants. […] Les pratiques artistiques sont des facteurs d’épanouissement, de dialogue et de cohésion sociale. Elles sont un antidote à la violence. »

Ce positionnement dépasse l’action ponctuelle. Il s’agit d’un engagement structurant, assumé, et conçu comme une mission sur le long terme. En ce sens, la Fondation incarne un tournant dans la manière dont les grandes fortunes et les entreprises conçoivent leur rapport au bien commun. Comme le souligne très justement Marc Ladreit de Lacharrière dans un entretien pour Décideurs Magazine, le mécénat permet d’étendre la culture au plus grand nombre, à condition d’être porté par une ambition sincère et une action de terrain.

Une réponse concrète aux fractures sociales

L’intérêt croissant des entreprises pour les domaines de la culture ou de l’éducation n’est pas purement stratégique. Il est aussi porté par une conscience grandissante des inégalités structurelles qui freinent l’émancipation d’une large part de la population. En France, malgré une scolarité obligatoire étendue, l’accès à la culture reste marqué par des disparités majeures. Là encore, les entreprises peuvent jouer un rôle de catalyseur.

C’est tout l’enjeu de l’approche dite « opérationnelle » du mécénat. Plutôt que de simplement financer des projets à distance, certains décideurs choisissent d’en être les acteurs directs, en mettant à disposition leurs équipes, leurs réseaux ou leurs expertises. Cette immersion dans le réel contribue à restaurer un lien de confiance, souvent distendu, entre élites économiques et citoyens. Elle redonne également du sens à l’engagement professionnel des salariés, de plus en plus en quête de missions porteuses de sens.

Le capitalisme à la croisée des chemins

Ce mouvement d’engagement des décideurs réinterroge la finalité même de la réussite professionnelle. Peut-elle se limiter à l’enrichissement personnel ? De nombreux dirigeants répondent désormais par la négative. Inspirés par le give back anglo-saxon, certains adoptent une philosophie plus globale, dans laquelle réussite économique et justice sociale ne sont plus antagonistes, mais complémentaires.

Marc Ladreit de Lacharrière résume cette tendance en parlant de « libéraux/communistes », à l’image de Bill Gates : des entrepreneurs qui placent leur fortune au service d’une cause, tout en assumant que seule l’économie de marché leur a permis d’en disposer. Cette posture n’a rien de naïf. Elle est lucide, pragmatique, et peut-être plus efficace que bien des politiques publiques, souvent freinées par des lourdeurs administratives ou idéologiques.

Un mouvement encore fragile, mais porteur

Reste que ce mouvement, bien qu’en pleine expansion, reste encore fragile. Trop dépendant de la volonté d’individus, il pourrait se heurter à des cycles économiques défavorables ou à des changements générationnels. C’est pourquoi l’enjeu aujourd’hui est de consolider ces initiatives, de les structurer, de les documenter. Pour que la philanthropie ne soit plus perçue comme une exception vertueuse, mais comme une dimension naturelle de l’activité économique.

La montée en puissance de fondations d’entreprises, la professionnalisation des actions de mécénat, ou encore l’intégration croissante de ces engagements dans les indicateurs RSE sont autant de signaux encourageants. Mais pour faire système, il faut aller plus loin. Il faut encourager la transmission de cette culture de l’engagement dans les écoles de commerce, dans les réseaux de dirigeants, et dans les conseils d’administration.

Laisser un commentaire